Les Nouveaux Chiens de garde - Documentaire (2012)

Documentaire de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat 1 h 44 min 11 janvier 2012

Les médias se proclament « contre-pouvoir ». Pourtant, la grande majorité des journaux, des radios et des chaînes de télévision appartiennent à des groupes industriels ou financiers intimement liés au pouvoir. Au sein d'un périmètre idéologique minuscule se multiplient les informations pré-mâchées, les intervenants permanents, les notoriétés indues, les affrontements factices et les renvois d'ascenseur.
En 1932, l'écrivain Paul Nizan publiait Les chiens de garde pour dénoncer les philosophes et les écrivains de son époque qui, sous couvert de neutralité intellectuelle, s'imposaient en véritables gardiens de l'ordre établi.
Aujourd'hui, les chiens de garde sont journalistes, éditorialistes, experts médiatiques, ouvertement devenus évangélistes du marché et gardiens de l'ordre social. Sur le mode sardonique, « Les nouveaux chiens de garde » dénonce cette presse qui, se revendiquant indépendante, objective et pluraliste, se prétend contre-pouvoir démocratique. Avec force et précision, le film pointe la menace croissante d'une information produite par des grands groupes industriels du Cac40 et pervertie en marchandise.

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CINEMA
Critiques : avis d'internautes

Tout commence avec le livre "Les chiens de garde" que Paul Nizan publie en 1932 pour dénoncer les philosophes et les écrivains de son époque qui, sous couvert de neutralité intellectuelle, s'imposaient en gardiens de l'ordre établi. Serge Halimi (directeur du Monde Diplomatique) s'en inspirera directement et, dans la même lignée d'intellectuels incisifs comme Noam Chomsky, publie en 1997 un livre qui fera référence : "Les Nouveaux chiens de garde", qui poursuit et actualise l'objectif de Nizan en l'étendant à la critique de l'appareil médiatique français. Véritable pavé dans la mare, gros succès et importantes répercussions : Serge Halimi a alors signé son arrêt de mort dans les médias "officiels" ou dit "de référence" ! Il réactualisera l'ouvrage en 2005. Cette démarche sera le point de départ du film de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat. Le documentaire démarre d'ailleurs sur une présentation du livre de Nizan par un présentateur télé de l'ORTF, incitant les médias à s'en inspirer pour faire leur autocritique (ce qui serait totalement inconcevable aujourd'hui). Mais en contrepartie, et pour planter le décor principal, on assiste au passage à l'antenne du très réactionnaire Alain Peyrefitte, qui s'invite sur le plateau du JT du servile Léon Zitrone pour donner ses directives aux médias. Une époque "antique, voire soviétique" commentera Anne Sinclair, avec l'approbation de Christine Okrent. Cette dernière, par exemple, qui a été choisie par le chef de l'état pour présider l'AEF (Audiovisuel Extérieur de la France) se charge elle-même aujourd'hui d'appliquer ce genre de directives, sans attendre que son mari (alors Ministre des Affaires Etrangères) ne le lui ordonne. C'est, entre autres, ce genre de dysfonctionnements structurels et antidémocratiques que le film dénonce. De plus, la critique, assez virulente, n'hésite pas à utiliser les noms propres. Pierre Bourdieu a donc fait école lorsqu'il disait : "Dans un univers où les positions sociales s'identifient souvent à des noms, la critique scientifique doit parfois prendre la forme d'une critique ad-hominem". Et à Balbastre de rajouter : "Comment lutter sans identifier l'adversaire ? Pourfendre les marchés sans nommer ses architectes dématérialise la lutte sociale. C'est oublier que les mécanismes analysés par les économistes sont aussi actionnés par des individus au profit de groupes sociaux particuliers, qu'ils sont appliqués par des courroies de transmission politiques, relayés par la presse qui ment. Une critique qui ne cible personne épargne tout le monde. Il faut nommer l'ennemi !".

Pour les idées et les commentaires, les piliers du journal "Le Monde Diplomatique" sont ici réunis : Serge Halimi évidemment, Pierre Rimbert, Renaud Lambert, l'économiste hétérodoxe Frédéric Lordon, avec comme souvent le spectre du sociologue Pierre Bourdieu qui rôde ici et là. Certains s'inscrivent dans la lignée de médias satiriques comme "Fakir", ou "Le Plan B" (ex "PLPL", créé par Pierre Carles et dont Balbastre était le directeur de publication), le tout étant articulé autour d'une association militante, ACRIMED (ACTion CRItique MEDias), qui a vu le jour en 2005 après la mascarade du traitement médiatique du référendum européen, et qui collecte, recoupe, analyse et publie sans relâche des informations sur les médias dans l'unique but d'aiguiser le sens critique de la population qui, selon les principes d'une vraie démocratie, devrait disposer d'un service public de médias gratuit, critique et impartial. Ce petit microcosme d'intellectuels incisifs et de médias indépendants non-concentrés est très actif. L'intérêt n'est ni lucratif ni politique, et surtout sans pub, puisque intégralement rémunéré par les ventes et les dons (seul Le Monde Diplo est financé à environ 5% par la publicité, ce qui est dérisoire comparé aux grands médias dominants). (Et moi-même je perçois 0% des recettes du film pour dire tout ça...). Expliqué ainsi on comprend mieux pourquoi la frileuse chaîne "Arte" ainsi que les chaînes du soit-disant "service public" ont refusé de participer à la production !

Ne vous fiez pas trop à la bande-annonce, qui laisse étonnamment une grande place à François Bayrou qui reste, quoi que l'on puisse penser du personnage politique, le dernier depuis Georges Marchais à avoir provoqué sans détour, en direct et à une heure de grande écoute un journaliste sur ses liens délicats avec les pouvoirs politiques et industriels. C'est surtout la réaction de Claire Chazal qu'il faut retenir ici, lorsqu'elle prend lâchement la défense de son employeur Martin Bouygues : la situation est peu commune et révèle les intérêts personnels de la journaliste qui laisse de côté son indépendance ainsi que tout éthique professionnelle ; ce qui est un comportement très répandu, mais habituellement invisible, dans les "grands médias". Il est effectivement étonnant que ça soit le très austère Bayrou qui se fasse le Robin de Bois des médias. Mais depuis cet incident, Mr Bayrou et les médias ont toujours su cohabiter en réajustant leurs comportements respectifs afin de ne pas empêcher que chacun puisse tirer profit de l'autre sans que ça ne fasse trop tergiverser les spectateurs-électeurs.

Le film bénéficie d'une grosse production : 800000 €, c'est vraiment conséquent pour un tel projet. Mais Jacques Kirsner, producteur plutôt engagé ("je considère que les médias sont un danger pour la démocratie" dit-il), a donné carte blanche aux deux loustics pour réaliser une critique des médias digne de ce nom. La diffusion est inhabituelle (46 salles de cinéma) pour un documentaire qui ne bénéficiera d'aucune publicité en télévision (j'vous explique pas pourquoi, hein !). Une grosse partie du budget a servi a payer ou racheter les droits de diffusion d'archives, assez nombreuses dans ce documentaire, afin de délester à l'avance l'équipe du film de toute attaque possible en justice. Pouvant alors librement recouper ces archives avec la foultitude d'informations déjà collectées minutieusement depuis des années par les militants rassemblés autour du réseau d'Acrimed, on nous livre ici le résultat d'un vrai travail de fond s'étalant sur deux ans et demi (9 mois rien que pour le montage), et ne laissant aucun répit possible aux chiens-chiens de la télé qui bénéficieront de toute façon d'un temps d'antenne suffisant pour se défendre dans leur médias respectifs et pérorer à souhait sur les valeurs d'indépendance, de pluralisme et d'objectivité. Ainsi on voit un Michel Field, ancien trotskiste appelant à la lutte armée (et touffue) en 1968 qui, attiré par l'argent, fait aujourd'hui de la pub pour Casino, anime des meetings chez Lagardère, et se rend tous les mois au Diner du Siècle auprès des puissants de ce monde (mais avec cette fois une coupe de cheveux bien dégagée derrière les oreilles). Quel crédit peut-on donner à des journalistes (ou ex) du "service public" comme Drucker et Elkabbach qui éclaboussent de cirage les pompes d'Arnaud Lagardère, qui est à la fois leur invité à "Vivement Dimanche" et leur patron à Europe 1. Les exemples, toujours bien documentés, se multiplient et s'accumulent. A la différence d'un Paul Nizan ou bien d'un Serge Halimi, le ton n'est pas austère, au contraire, les réalisateurs ont ici choisi de transformer le rire jaune en bonne rigolade (je pense à la séquence sur les pseudo-débats entre Luc Ferry et Jacques Julliard sur LCI, ou les diverses interventions d'Alain Minc) voire même en franche poilade (quand BHL joue les alarmistes chez Christophe Barbier), le tout sur fond de vidéos de toutous bien dressés et bien obéissants. Mais comme le ridicule ne tue pas, les gens qui n'ont pas encore éteint leur poste de télé à tout jamais retrouveront leurs présentateurs habituels bien au chaud sur leurs plateaux-télé avec des euros pleins les poches. Idem pour ces pseudo-experts qui n'avait pas prévu les deux plus grosses crises mondiales à venir : une petite animation en "rubik's cube" très claire et très convaincante permet de comprendre le rôle et surtout l'intérêt de ces quelques omniprésents des "débats". Ils sont encore aujourd'hui toujours invités, parce qu'ils vantent, sans complexe, la libéralisation des groupes de médias qui les nourrit, et sont incapables de fournir une analyse économique fiable. Quel est alors l'intérêt d'un journaliste d'un grand média d'inviter de vrais experts en économie, qui avaient vraisemblablement prévu les crises successives des années 2000, mais qui, d'un autre côté, remettent en cause ce même système libéral ainsi que l'intérêt des actionnaires du groupe de médias qui emploie ce même journaliste ?

Mais le format cinéma est sélectif, et il est difficile de faire rentrer sept années de critique médiatique dans un film de 1h44 ! Ainsi le duo Balbastre-Kergoat tente de passer en revue (presque) tout ce qui fait la force de la "médiacratie" actuelle (qui est d'ailleurs décrite comme un problème de classe) : concentrations des médias, soumission aux lois du marché, logique du profit, connivences avec les puissants, autocensure, renvois d'ascenseurs, théâtralité des affrontements, simulacres de débat, anémie du pluralisme, intérêts communs... (ou faudrait-il plutôt les appeler : corruption, concussion, malversation, trafic d'influence, concurrence déloyale, collusion, entente illicite, abus de confiance...). Malheureusement, et au risque d'alourdir le discours, le documentaire ne parle pas de cette "avant-garde" constituée de ces faux impertinents que sont Demorand (son cas aurait mérité plus d'attention), Apathie (qu'on aperçoit trop brièvement), Jean-Jacques Bourdin et autres Yann Barthès... qui se trouveront bien soulagés d'avoir été épargnés par la critique acerbe. Mais il faudrait pour cela un film de 4 heures, au moins... pour aborder également les problèmes de "sondomanie" chronique souvent pointées du doigt par Acrimed, la formation et la précarité des "petits" journalistes, ou celui de la représentativité des différentes classes sociales à l'antenne. Pas grand chose non plus sur la clique des pseudo-philosophes (comme BHL, Finkielkraut, Attali ou Slama) qui faussent les débats publics en nous livrant leur prêt-à-penser. Il faut dire aussi que le terrain de la critique est tellement vaste... Aussi certains s'attendaient peut-être à un exposé plus analytique, plus "intellectualisé" de la part d'Halimi et de sa bande. Mais la raison est toute simple : ce n'est pas plus compliqué que ce qui est expliqué dans le film. Et le seul problème est de le faire admettre au plus grand nombre. Je parle ici de ces téléspectateurs (du simple d'esprit innocent au petit bourgeois bien-pensant) qui pensent pouvoir donner un avis sur tout sans disposer de la moindre arme intellectuelle pour ne serait-ce que commencer à pouvoir envisager de renverser plusieurs décennies de fausses évidences pré-constituées. C'est, je pense, la principale mission du film : éveiller la prise de conscience et que chacun prenne ses responsabilités (politiquement parlant). La tâche est rude, mais c'est en tout cas un bon début.

Le contenu peut sembler tout de même dense pour le néophyte, même si pour le coup, l'équipe du film dispose d'un monteur réputé et césarisé pour rendre le tout assez fluide et surtout très drôle. Cette densité d'informations n'apportera sur le fond pas énormément au lecteur affuté de la presse satirique, et risque d'être considéré (à tort) par certains observateurs (un peu mous) comme un "n-ième film contre le système". Mais ne nous y trompons pas : ce n'est pas un "brûlot cinématographique" (comme tend à faire croire le journal "Le Monde"). Pour avoir lu tous les articles du site d'Acrimed de ces trois dernières années, chaque plan du film m'évoque le souvenir d'un article (qu'il conviendrait de consulter pour avoir accès à la totalité de l'analyse et des notes ou annexes, souvent bien détaillées d'ailleurs) et chaque séquence fait écho à un passage du livre d'Halimi, sur lequel il pourrait être intéressant de se pencher après coup. De plus, l'objectif est politique (au sens noble du terme) : comme les médias sont la clé de voûte des partis politiques dominants et des industriels en place pour asseoir leur pouvoir, alors une prise de conscience globale pourrait permettent aux gens de se réapproprier enfin l'information afin de repenser les contours du "cadre" médiatique. Tel est l'objectif commun des Halimi, Rimbert, Balbastre, Ruffin, Mahler, Carles et autres Lordon. Le film fait alors état non seulement de la profondeur mais surtout de l'urgence des transformations qu'il faudrait apporter (c'est ce qui ressort du discours de Balbastre). Au final, ce n'est ni plus ni moins que la synthèse d'un travail effectué par les médias (ou observateurs de médias) alternatifs ou satiriques de qualité de notre époque (rien que ça !), dont le but est de secouer le spectateur (expert ou néophyte) afin qu'il se réapproprie, en toute connaissance de cause, son droit à pouvoir s'informer grâce à des outils libres de tout pouvoir politique, de toute étiquette et de toute autocensure. Ce constat est plus optimiste que celui d'un Pierre Carles (qui était jusqu'alors quasiment le seul à proposer ce genre de réalisation au cinéma en France), qui pense, à juste raison, que "la télévision a fermé l'espace du possible", et qui nous avait un peu désabusés après son "Fin de concession" au titre prometteur. Mais ce dernier n'aurait pas nié cette phrase d'André Breton et Paul Eluard : "Il faut prendre à César ce qui ne lui appartient pas". Autrement dit : "Les nouveaux chiens de garde" est un appel à l'action et pas à la discussion. Un tel missile au cinéma semble convenu aux yeux de certains... (mais que leur faut-il de plus ?). En tout cas, il arrive à point nommé, juste avant le cirque médiatique hypnotisant de la campagne des partis politiques pour l'élection présidentielle ; partis qui ne remettront certainement pas en cause, une fois de plus, ce système qui a établi leur pouvoir. Mais dès que l'on comprend l'importance que devraient avoir les discours critiques sur les médias dans le débat public, le "politicisme" qu'on nous vend dans ces medias comme étant de la "politique" n'a soudain plus aucun intérêt, car elle ne sert en rien la population, ce qui devrait pourtant être sa cause première.

On connaît déjà l'habituelle rengaine que les journalistes vont nous pondre, en réaction d'avoir été pris pour cible dans cette diatribe aux accents libertaires ; et peu importe, car le film s'adresse avant tout aux spectateurs en posant cette ultime question en sous-texte : "vivons-nous vraiment en démocratie ?". Pour avoir assisté au débat avec Gilles Balbastre après la projection, je peux vous assurer que l'objectif du film n'est pas moins radical. "Les nouveaux chien de garde" met clairement le doigt sur ce problème qu'est la démocratie. "La volonté du peuple est le fondement de l'autorité des pouvoirs publics" stipule la Déclaration universelle des droits de l'homme. A voir l'état actuel des médias et du service public audiovisuel, pouvons-nous dire avec certitude que nous vivons aujourd'hui dans cette idée de la démocratie ? Comment pouvons-nous, les citoyens, reprendre possession de ce qui nous appartient de droit ? Ce sont clairement des questions que soulèvent tous ces intellectuels respectables qui ont irrigué l'esprit de ce film. A l'instar de Serge Halimi qui se questionne : "Quand avons-nous au juste collectivement décidé - à quelle occasion ? lors de quel scrutin majeur ? - qu'une poignée de très grandes entreprises, financées par de la vente de publicité et prioritairement soucieuses de dégager un profit maximum, seraient les principaux artisans de notre information ?" (Extrait du livre "Les nouveaux chiens de garde").

En guise de conclusion, cette citation de Thierry Discepolo, directeur des Éditions Agone (qui ont réédité le livre de Paul Nizan en 1998) résume bien la situation : "On pourrait synthétiser les analyses (...) sur les médias par la thèse suivante : en tant que système, les médias sont partie prenante d'un ensemble plus large (comprenant les industries des relations publiques et du divertissement, le marketing, l'École, etc...) ; cet ensemble assure, dans les démocraties formelles, l'incorporation, la reproduction et le maintien non-violent d'un ordre social injuste ; il participe à maintenir en place les structures du pouvoir et de l'argent ; il favorise les penchants à la soumission et au narcissisme ; il nous détourne de nos idées ridicules d'égalité et d'autonomie dans nos propres affaires."

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